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Époque Contemporaine


Le Front Populaire


Le Front Populaire est l'un des rares événements des années 30 qui soit resté comme "positif" dans la mémoire collective. Et pourtant, son origine se trouve dans la lutte contre le fascisme

La tentation "dure" de 1934 !

Les années 30 ont vu la défaite des démocraties en Europe : prise de pouvoir par Hitler, renforcement du fascisme de Mussolini, famine en Ukraine, attaque japonaise en Mandchourie de 1932 . A cela s'ajoute la grande crise économique commencée en 1929 en Amérique du Nord et la crise de la SDN avec le départ du Japon et de l'Allemagne. En France, la tentation d'un régime "dur" est grande.

Ainsi , la fin de l'Union Nationale en 1932, qui dirigeait le pays depuis 1926 (et la fin du Cartel des Gauches) marque une cassure dans la vie politique française. L'arrivée des Radicaux (et l'échec qui s'en suit) va permettre la montée en puissance de ligues plus ou moins tentées par le fascisme.
jeunessep

L'Action Française, née de l'Affaire Dreyfus, fait déjà figure d'ancêtre. Elle est rejoint en 1924 par les Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger , les Croix de Feu du colonel De la Rocque (1927),  la Fédération des Contribuables (1928), la Solidarité Française de François Coty et le Francisme de Marcel Bucard. Toutes ces ligues vont fédérer un nombre important de français, mécontents de la politique menée et scandalisés par des affaires comme l'affaire Stavisky. 5 cabinets en 13 mois : le poste de premier ministre est des plus instable.

Le 6 février 1934, alors que Daladier s'apprête à recevoir l'investiture en tant que premier ministre à la chambre des députés (360 voix pour, 220 contre) , les Croix de Feu et l'Union National des Combattants organisent une manifestation de défiance à son égard. L'ARAC, autre organisation d'anciens combattants mais proche du PC , organise également une manifestation mais les deux cortèges s'évitent soigneusement.

Au cris de "A bas les voleurs", "démissions", la manifestation va tourner à l'émeute. Des affrontements sanglants ont lieux  . On relève 15 morts et plus de 1500 blessés (dont 47 par balles). Le matin , Daladier démissionne . Il est remplacé par Gaston Doumergue.

La gauche veut alors réagir. Jusque là , PC et SFIO se rejetaient la responsabilité de la scission de Tour en 1920 ainsi que la victoire du nazisme en Allemagne. Cette fois, c'est la France qui est menacée et les frères ennemis vont s'unir. Ils sont rejoints par la CGT et la CGTU

Le 12 février , une gigantesque contre-manifestation se déroule à Paris mais aussi en Province (alors que celle du 6 février fut exclusivement parisienne). Elle se définit comme profondément anti-fasciste voire comme une volonté de ne pas voir répéter les événements de 1851 et du coup d'état bonapartiste. Ainsi, dans l'Hérault, le meeting est confié au petit fils d'un ancien déporté de 1852. Les réflexes républicains cimentent donc la gauche, y compris les communistes.

La marche vers l'unité

Le 6 février, les ligues avaient permis la chute de Daladier et la crédibilité de la République était entamée. 6 jours plus tard , elle revient sur le devant et retrouve une nouvelle vigueur. Mais les ligues restent puissantes : les Croix de Feu passent de 35 000 à 100 000 membres à l'été 1935, 450 000 avant les législatives de 36. L'action française ou les Jeunesses Patriotes  croissent de même. On se radicalise : les Croix de feu organisent des exercices de guerres civiles en banlieue.

Dans le même temps, la gauche s'organise aussi. Le mouvement Amsterdam-Pleyel se veut être un point de rencontre des forces anti-fascistes Paul Rivet et Paul Langevin créé le Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes. Chaque syndicat, chaque parti de gauche s'opposent à toutes réunions fascistes. Des liens se tissent à la base, on affronte ensemble les ligues, même si les dirigeants des partis restent divisés.

A cela s'ajoutent les erreurs du gouvernement Doumergue. Les fonctionnaires qui voient leurs salaires amputés de 10% en 1935 viennent grossir les rangs des manifestations qui sont de plus en plus nombreuses. Certaines de ces manifestations sont d'ailleurs violentes : à Brest et à Toulon, les affrontements entre grévistes et forces de l'ordre se soldent par des morts.

La droite réagit à cette union qui s'annonce : les ligues s'organisent en un Front National et déploient leur force à l'occasion de la fête de Jeanne d'Arc. Mais les Croix de Feu demeurent en marge du mouvement.

En juin 1934, le PC se rallie au changement de ligne énoncé par l'Internationale Communiste et rejette l'amalgame entre fascisme et démocratie. Il se dit prêt à l'unité et le 27 juillet , ratifie un pacte d'unité avec la SFIO. Deux jours plus tard, elles défilent ensemble en souvenir de Jean Jaurès et jurent de défendre la France contre les ligues et les dérives autoritaires du pouvoir.

Le 10 octobre, après la poussée de l'extrême gauche aux cantonales (l'extrême droite progresse aussi), le PC s'adresse aux radicaux et lance la formule du "Front Populaire de la liberté , du travail et de la paix". Mais sans succès immédiat. De même les tentatives de réunifications entre CGT et CGTU échouent.

En 1935, le PC vote le budget militaire. Une première due au rapprochement diplomatique entre la France et l'URSS. A travers cela, on peut voir l'influence énorme du Kominterm sur les PC non soviétiques. Ceux ci obéissent aveuglement au Kominterm et modèlent leurs alliances  en suivant les instructions de Moscou.

Les municipales de 1935 sont une nouvelle occasion de démontrer que l'unité paie. Les communistes enlèvent 55 villes de la grande banlieue , la SFIO 30. Les radicaux , eux, sont battus là où ils ont fait alliance avec la droite.

Mais cette victoire , en entraînant la chute du gouvernement Flandrin, voit Pierre Laval accéder à la présidence du conseil. C'est un libéral, peu hostile aux ligues. Cette "droitisation" du pouvoir va permettre la naissance officielle du Front Populaire

Le 14 juillet 1935



La SFIO se rallient aux communistes et acceptent une grande alliance avec les Radicaux. Un "Congrès international des écrivains pour la défense et la culture", réuni à Paris , rassemble des humanistes et des anti-fascistes allemands. Le mouvement Amsterdam-Pleyel propose de manifester le 14 juillet 1935 dans toute la France contre le fascisme.



Le jour de la fête nationale, des délégués venus de tous les départements jurent de "défendre les libertés démocratiques, de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et au monde la grande paix humaine". 500 000 personnes défilent de la Bastille à Vincennes avec Léon Blum à leur tête. Le leader de la SFIO est accompagné de Maurice Thorez (PC), de Benoît Frachon (CGTU) et Léon Jouhaux (CGT) ainsi que Edouard Daladier (Parti Radical). En Province, les manifestations atteignent également du 12 février 1934. On entend en même temps l'Internationale et la Marseillaise, on mêle le drapeau tricolore au drapeau rouge. Cette fois, l'unité est en marche pour de bon.

Et dès le lendemain, on crée le comité national du Rassemblement populaire pour le pain la paix et la liberté. L'expression Front Populaire s'impose dans le langage.
affiche


Les différents partis élaborent alors une plate-forme commune afin de bien gérer les désistements du second tour. En effet, chaque parti se réserve le droit de présenter des candidats au premier tour au législatives de mai . La discipline Républicaine doit faire le reste. Le programme n'en est pas vraiment un , plutôt une base revendicative. Mais la gauche a le vent en poupe car la droite a un très mauvais bilan.

La victoire de 36

4767 liquidations judiciaires, 10 000 faillites en 1935, 425 000 chômeurs secourus mais le chiffre réel est sans doute proche du double, un chômage partiel important, une baisse des revenus de 15% entre 1930 et 1936. La crise est toujours présente alors que les pays anglo-saxons commencent à en sortir. Et surtout, la situation en Europe n'est pas rassurante : Hitler a remilitarisé la Rhéanie , réarmé la Reichswehr, Mussolini conquiert l'Éthiopie. La droite essaye d'agiter le spectre "rouge" mais en vain.

Dans l'autre camp, chaque meeting prend l'allure d'une fête , les femmes sont présentes et mises en avant (rappelons que le Front Populaire ne leur donnera pas le droit de vote pour autant).

Le premier tour a lieu le 26 avril 1936. La participation est de 84,3% , un taux jamais vu depuis 1914. La droite classique recule et l'avancée de l'extrême droite ne compense pas les pertes. Les radicaux reculent aussi et se voient dépassés par les socialistes. Le PC progresse de 6%. Mais rien n'est joué car le recul de la droite par rapport à 1932 n'est que de 1,5%.

Le 3 mai, les partis de gauche appliquent les désistements réciproques : le Front Populaire l'emporte avec 40 sièges d'avance. 194 élus socialistes, 111 radicaux et 72 communistes . La SFIO devient le premier parti de France. C'est naturellement dans ses rangs que l'on viendra chercher le premier ministre.
victoire

Grèves et Accords de Matignon

Le Cartel des Gauches avait été un échec dans la mémoire ouvrière. Cette fois ci, la CGT ne veut pas se faire doubler et anticipe la nomination de Blum par un mouvement de grève , dès le 11 mai , qui ira en s'amplifiant.  Les motifs sont divers : réintégration d'ouvriers licenciés, problèmes salariaux ou d'horaires. Les grèves s'organisent dans la bonne humeur, parfois sans motif. Ainsi des vendeuses d'un Prisunic se mettent en grève puis vont demander à la section locale CGT ce qu'il convient de faire. Rapidement des milliers d'entreprises sont en touchées. Paradoxalement, ce n'est pas forcément dans les bastions très syndiqués qu'elles sont le plus suivies. Ainsi les PTT et les cheminots seront peu concernés.

C'est dans cette atmosphère que Léon Blum prend ses fonctions le 2 juin par 384 voix pour et 209 contre. Le 4 , il forme son cabinet qui compte 21 ministres et 14 sous secrétaire d'état, dont 3 femmes, une grande première dans un pays où elles n'ont toujours pas le droit de vote. Le PC choisit le soutien sans participation : aucun communiste donc dans ce nouveau gouvernement.

Les grèves continuant, Blum s'oppose au recours à la force, comme lui demande la droite. Au contraire, il parvient à mettre à table patrons et syndicats . Ainsi vont naître les Accords de Matignon et les avancées sociales du Front populaire :

* Hausse de salaire, de 7 à 15%

* Semaine de 40 heures remplaçant celle de 48.

* Création de deux semaines de congés payés

* Revalorisation des pensions des anciens combattants

* Augmention d'un an de la scolarité obligatoire

* Création de l'Office National des blés, destinés à garantir les prix des céréales.

A cela s'ajoute des mesures moins sociales et plus autoritaires comme la dissolution des Ligues, la réforme de la Banque de France qui met fin au quasi monopole des "200 familles", création de la SNCF (en 1937, après la chute de Blum), nationalisation des usines d'armes.

Les choix de Blum s'inspirent du New Deal de Roosevelt . Il met en place une politique de grands travaux (pont, électrification...) afin de combattre le chômage.

Les réformes du Front Populaire sont toutes accomplies en moins de 80 jours.

Une embellie trop courte.

blum


Mais l'enthousiasme ne va pas durer. Les grèves vont refluer jusqu'en juillet mais certains jusqu'au boutiste sont déçus . Ils espéraient des nationalisations plus importantes, voire une politique de "soviet". Du côté de la droite, les petits patrons ont le sentiment d'être les dindons. Ils vont élire à leur tête un "dur" , Claude Gingnoux.

Quand à la reprise, elle s'enraye dès 1937. La dévaluation du Franc de septembre 36, que refusa d'abord Blum, n'a pas donné le coup de fouet espéré. Les 40 heures ne réduisent pas le chômage car les emplois "libérés" réclament une grande qualification que n'ont pas forcément les chômeurs (cela me rappelle quelque chose. N'est ce pas Martine ?), les hausses de salaires entraînent des hausses du coût de production et une mévente de certains produits. La droite ne se prive pas d'exploiter cet état de fait. La presse attaque durement le Front Populaire et le charge de tous les maux, poussant le ministre de l'intérieur, Salengro, au suicide. Blum est obligé de décréter une pause, qui ne sera absolument pas du goût des communistes et il abandonne des réformes très attendues comme le fond de national contre le chômage ou la création de caisses de retraite. Les grands travaux voient leurs objectifs et leurs nombres réviser à la baisse.

La situation sociale se dégrade alors très vite : les grèves reprennent mais elles ne sont plus joyeuses. Malgré la loi d'arbitrage de décembre qui rend obligatoire une procédure de médiation en cas de conflit, on recense 10 000 grèves jusqu'en 1939. Pire encore, en mars 1937 , une manifestation anti-fasciste contre la venue de De La Rocque à Clichy dégénère, la police tire dans la foule : 7 morts !!

La situation sociale se dégrade alors très vite : les grèves reprennent mais elles ne sont plus joyeuses. Malgré la loi d'arbitrage de décembre qui rend obligatoire une procédure de médiation en cas de conflit, on recense 10 000 grèves jusqu'en 1939. Pire encore, en mars 1937 , une manifestation anti-fasciste contre la venue de De La Rocque à Clichy dégénère, la police tire dans la foule : 7 morts !!

Les ligues dissoutes se sont transformés en partis politiques et drainent toujours des foules immenses. De La Roque créé le Parti Social Français, Jacques Doriot, un ex-communiste, lance le Parti Populaire Français, d'inspiration clairement fasciste. La cagoule commence à se faire connaître (en intégrant un tout jeune François Mitterand).

A l'étranger la situation n'est pas meilleure. En juillet 36, le général Franco débute son  putsch contre le Front Populaire espagnol. En France, les alliés de 36 se déchirent : les communistes réclament l'envoi d'armes et de volontaires à l'Espagne républicaine qui en fait la demande public à la France, en vertu d'un accord signé en 1935. Les radicaux sont contre . Blum hésite et demande l'arbitrage de la Grande Bretagne. Celle ci refuse de s'immiscer dans le conflit. L'Espagne devient alors en théorie une terre neutre. Mais Italie et Allemagne volent au secours de Franco. Les Allemands testent à Gernica les bombardements en piqués. Blum n'intervient pas, refusant d'entraîner la France dans une nouvelle guerre mais il ferme les yeux sur la contrebande. Peine perdue, l'Espagne tombe aux mains de Franco en 39. Mais elle n'aidera pas l'Allemagne.

En France, le PC fulmine après la dévaluation du franc et la "Pause" . Les sénateurs radicaux refusent leur soutien à Blum. C'est la chute

Une esquisse de bilan

3 cabinets dit de Front Populaire vont encore se succéder mais ils reviennent à une stricte gestion budgétaire . Blum tente un brève come back du 13 mars au 10 avril 1938 mais c'est Daladier qui reprend les rênes du pouvoir.

A l'étranger la situation se tend encore . L'Allemagne a réussi l'Anchluss et met la question sudète sur la table. La France et l'Angleterre cèdent à toutes les demandes d'Hitler et laissent la Tchécoslovaquie , leur allié d'hier, se faire dépecer par les nazis avec les accords de Munich.

Le Pc est contre, la SFIO s'abstient et les radicaux votent pour.  Les accords sont donc ratifiés et la France croit avoir sauvé la paix. Le 30 novembre 1938, l'échec d'une grève générale achève le Front Populaire. Finie  l'unité, les partis de gauche se lancent de nouveau les accusations de trahison à la figure.

Et quand , lors de son arrivée au pouvoir, Pétain cherchera un responsable de la défaite , il aura ses mots "Trop peu d'enfants, trop peu d'armes, trop peu d'alliés". Et c'est l'assemblée élue en 1936 qui lui vote les pleins pouvoirs.

Le bouc émissaire est facile à trouver. Trop facile. Le Front Populaire a lancé une politique de réarmement dès 1937, il a écarté le péril fasciste en France, transformé la vie sociale du pays, libéré la culture, permis l'émergence d'une industrie de loisirs . En créant une politique de réduction pour les familles nombreuses et/ou modestes dans les musées , en développant les stades, en mettant en avant le sport, le gouvernement Blum a modifié la sociologie du pays.

Son erreur fut sans doute d'avoir sous-estimé le poids de la politique étrangère. Les reculades devant l'Allemagne et la non intervention en Espagne auront entamé son unité. La rupture de 37 (certains diront , avec justesse, le réalisme retrouvé) aura précipité la dispute entre les 3 partis.

Arrivé au pouvoir avec l'espoir d'une vie meilleure, le Front Populaire n'aura pas pu empêcher la France de courir vers l'abîme, pas plus que Daladier qui de 1938 à 1940 va multiplier les erreurs d'appréciation.